Les orateurs nouveaux sont arrivés. Déjà fatigués d’avoir tant parlé, ils se sont vite reposés.

Deux d’entre-eux avaient brûlé les planches des tribunes préélectorales. Ce fut le feu du vieux diable en contre-feu du jeune dieu. L’un voulait faire en même temps tout et son contraire. L’autre refusait de se soumettre et en même temps rêvait de soumettre la terre entière. Les moutons bêlèrent en de chaleureuses ovations.

« Orate fratres ! » Prions mes frères-et mes sœurs-pour que tous s’arrêtent un peu ! N’avez-vous pas senti que se dégage dans l’ambiance comme un parfum de remake ?

 

Ces deux compères ennemis ont parlé de Révolution. Chacun veut la sienne et le citoyen s’y perd. Peut-être pourrait-on recommander à tous de relire les « Orateurs de la Révolution Française » de François Furet (1027-1997) et Ran Halévi (1950) ; La Pléiade, Éditions Gallimard. Car nous sommes en un pays où on a tout essayé.

Ce premier et dernier tome d’une série, inachevée par suite du décès accidentel du maître d’œuvre, regroupe les discours des constituants, de 1789 à 1791, donc antérieurs aux dérapages de la révolution. Les orateurs issus du siècle des lumières pourraient inspirer nos réformateurs d’aujourd’hui tant ils étaient des patriotes réfléchis, clairvoyants, non présomptueux et maîtrisaient notre langue.

Partie d’une crise financière comme savent en produire tous les régimes, la révolution fut mise à feu par une supposée banale réunion des États Généraux qui était alors le truchement de la concertation. La confrontation des intérêts divergents, la recherche d’une nouvelle fiscalité, ont rapidement déclenché les passions, la démesure, la calamité des guerres intestines, l’exécution du roi et des ci-devant, la terreur. Ces menus incidents sont présentés aujourd’hui comme des acquis à prendre en bloc avec les bienfaits de la Révolution.

Les textes des constituants fondateurs gagneraient à être relus, médités et transposés pour éviter à notre pays de renouveler des déconvenues.

Il est hors de question de résumer cette somme ici, en une demi-page.

Un bref rappel de quelques titres de la nomenclature devrait suffire. Il faut d’abord se mettre en tête le vocabulaire de cette première époque durant laquelle on voulait réformer la royauté et non encore l’abattre.
La révolution commença par une floraison de grands discours sur le bicamérisme, et les attributions du chef de l’état qui sont toujours là pour nourrir les velléités d’aujourd’hui.

• On parlait alors de « Sanction Royale » pour accorder un droit de véto au roi et lui permettre de s’opposer aux décisions parlementaires qui lui paraissaient contraires à l’intérêt de la Nation. Le débat porta alors sur la question de savoir si ce véto devait être définitif ou suspensif. Il fut accompagné par d’autres beaux discours sur « L’inviolabilité du roi » dont on sait ce qu’il en advint.

Ce fut l’occasion d’entrer dans l’Histoire pour des inconnus loués et en même temps contestés comme d’Antraigues, Barnave, Lally-Tollendal, Malouet, Mirabeau, Mounier, Sieyès, Thouret.

• Nos réflexions d’aujourd’hui sur les droits de l’homme et les lois du travail pourraient être éclairées par les discours de Duport, Malouet, Mirabeau et le Chapelier dont la fameuse loi sur l’abrogation des corporations et le rapport sur les sociétés populaires ont vite été relégués par les tribulations politiques. Syndicats et lobbies vivent en notre société comme poissons dans l’eau.
• La lecture des discours des constituants (d’Aiguillon, Barnave, Boisgelin, Cazalès, Clermont-Tonnerre, Le Chapelier, Malouet, Maury, Mirabeau), sur « Le droit de paix et de guerre », aurait appris au peuple souverain et aux dirigeants par lui désignés, que les budgets de la défense sont toujours déficitaires. Mais il faut se garder de considérer ce budget comme suffisant et à fortiori surabondant tant qu’on n’a pas dû faire la guerre et, quand on s’y est engagé, tant qu’on ne l’a pas gagnée. Ces truismes sont à jamais hors du champ culturel de la bureaucratie.

Les grands orateurs de la révolution savaient aussi que le chef d’état a toujours eu la primauté dans le dispositif, que se pose toujours la question de savoir qui doit en débattre, que depuis Charlemagne, « du secret sur la paix et sur la guerre dépendait toujours le succès ».

Le psychodrame national que nous venons de vivre sur les crédits militaires et sur l’éviction d’un chef militaire est un indicateur d’inculture. La culture est ce qui manque quand on croit avoir tout appris. N’aurait-on pu nous épargner la puérilité d’administrer publiquement à la Nation une banale leçon  leçon récemment et mal apprise ?

• Le rapport de Barnave sur les colonies, antérieures à la colonisation africaine et orientale, montre déjà la complexité du problème qui opposait l’intérêt national et les intérêts locaux, les droits civils et les droits politiques, les rapports de force entre la minorité blanche et la majorité des « gens de couleur ». Il y a là matière à réflexion pour ceux qui ont les idées tranchées et courtes et sur la colonisation dans son ensemble.

Mais là ne s’arrêtent pas les enseignements et les apports des orateurs de la Révolution Française. Ils ont parlé de tout ce qui nous préoccupe aujourd’hui comme le redressement financier et économique. Il faut tout lire, sans rien oublier de l’histoire. Ni le meilleur, ni le pire. Comme disait Brassens de sa belle :

« Tout est bon chez elle, y a rien à jeter,
Sur l’île déserte il faut tout emporter.»

Que l’on ne s’y trompe pas, en disant cela on ne parle pas de la Révolution mais de son Histoire. Méfions-nous de l’esprit partisan. Il veut toujours tout reconstruire. Avec ses canons. Et prendre ses circonvolutions pour des révolutions.

Et voila que la révolution rêvée, s’est refusée à la réforme et s’est transmutée en transformation. Ce que nous savons le mieux faire évoluer, c’est le langage.

Par la magie de la transmutation, on parle d’or avec la langue de bois.

Pierre Auguste
Le 6 septembre 2017